Le fonctionnement adaptatif de l’adulte, et non la maltraitance durant l’enfance, prédit la connectivité dans les régions du cerveau liées aux émotions

Date Published: 
08/02/2018
Source: 

Demers, L. et al. (2017). Separable effects of childhood maltreatment and adult adaptive functioning on amygdala connectivity during emotional processing. Society of Biological Psychiatry, 3, 116-124. 

Reviewed by: 
Emma Duerden
Barbara Fallon
Summary: 

La présente analyse a été réalisée par Emma Duerden, Ph. D., neurologue et associée de recherche principale à l’Hôpital pour enfants malades, et Barbara Fallon, Ph. D., professeure agrégée, Faculté de service social Factor-Inwentash de l’Université de Toronto. Cette collaboration était importante pour tenir compte des aspects médicaux et sociaux envisagés par les auteurs de l’étude dans le but de comprendre l’incidence neurologique, chez l’adulte, de la maltraitance durant l’enfance.

Objectifs :
Il existe des données substantielles à l’appui du fait que les mauvais traitements subis durant l’enfance peuvent entraîner une réponse physiologique accrue dans l’amygdale, une région particulière du cerveau qui intervient dans les émotions et la peur. L’étude présentée dans l’article repose sur un modèle d’interaction psychophysiologique en vertu duquel les scores obtenus à l’exécution de tâches liées au fonctionnement adaptatif de l’adulte et l’incidence de la maltraitance ont été évalués par rapport à la connectivité fonctionnelle observée dans le cerveau chez des adultes maltraités durant leur enfance et des adultes non maltraités. L’objectif était de déterminer si la résilience (définie comme le processus, la capacité ou les résultats associés au fonctionnement adaptatif) peut modérer la connectivité fonctionnelle de l’amygdale avec d’autres régions du cerveau intervenant dans le fonctionnement cognitif d’ordre supérieur, comme le cortex frontal, en réponse à des tâches associées à des stimuli émotionnels chez des adultes maltraités durant leur enfance. Les auteurs ont formulé l’hypothèse selon laquelle les personnes ayant subi de la maltraitance et ont obtenu un score faible à l’égard du fonctionnement adaptatif (c.-à-d. les personnes moins résilientes) sont plus susceptibles de présenter une connectivité émotionnelle accrue entre l’amygdale et le cortex frontal que les personnes qui n’ont pas été maltraitées.

Échantillon :
Les 80 adultes de l’échantillon ont été recrutés par l’entremise d’un programme de camp d’été destiné aux enfants exposés à un risque élevé qui avaient été évalués durant l’enfance, avant l’évaluation à l’âge adulte. Quarante et un sujets avaient des antécédents de mauvais traitements durant l’enfance (établis d’après les signalements officiels figurant dans les dossiers administratifs et d’après le Maternal Maltreatment Classification Interview [questionnaire de classification de la maltraitance maternelle]). Soixante-dix pour cent des sujets avaient subi plusieurs formes de maltraitance, et la période de développement où a commencé la maltraitance a été prise en compte. Au total, 41 sujets ont été admis dans le groupe des personnes maltraitées et 39, dans le groupe des personnes non maltraitées.

Mesures :
Fonctionnement adaptatif de l’adulte
Les auteurs de l’étude ont utilisé une mesure composite établie à partir des scores de classement obtenus à un questionnaire d’autoévaluation administré à l’âge adulte visant sept domaines du développement : éducation, travail, autonomie financière, relations amoureuses, relations avec les pairs, relations familiales et abus de drogues et d’alcool. Les sujets ont été classés en tertiles (inférieur, intermédiaire et supérieur) par rapport aux autres sujets ayant des antécédents économiques et sociaux comparables.

Exécution d’une tâche durant une imagerie fonctionnelle
On a demandé aux sujets d’exécuter une tâche précise durant une imagerie par résonance magnétique (IRM) fonctionnelle. Il s’agissait de sélectionner des visages exprimant une émotion (c.-à-d. la peur ou la colère) ou des formes géométriques simples. Les sujets devaient apparier les visages expressifs ou les formes géométriques présentées au bas de l’écran à la cible correspondante située au haut de l’écran. Les images étaient affichées à l’écran pendant 4,5 secondes.

IRM fonctionnelle
Les sujets devaient demeurer étendus sans bouger dans l’appareil pendant toute la durée de l’expérience. Des images anatomiques du cerveau de chaque sujet ont été ainsi obtenues. Durant la tâche d’appariement des visages expressifs et des formes géométriques, les fluctuations de l’afflux sanguin dans le cerveau ont été enregistrées par IRM fonctionnelle afin de mesurer indirectement l’activité neuronale.

Traitement préalable
Les images obtenues par IRM fonctionnelle ont été corrigées pour tenir compte des mouvements de la tête qui se sont produits durant l’acquisition des images. Ensuite, l’image de l’activation fonctionnelle de chaque sujet a été superposée à l’image anatomique, ce qui a permis de déterminer où l’activité fonctionnelle avait lieu dans le cerveau. Enfin, toutes les images ont été enregistrées dans un même espace IRM tridimensionnel, ce qui a permis aux chercheurs d’établir une moyenne de l’activation observée chez tous les sujets. Les résultats correspondent donc à la moyenne des données groupées.

Analyse de la tâche
L’activité du cerveau en réponse aux visages expressifs et aux formes géométriques a ensuite été analysée.

Analyse des groupes
Pour évaluer l’activité dans le cerveau des sujets ayant subi de mauvais traitements et dans celui des autres sujets, on a directement comparé l’activation en réponse aux visages expressifs et aux formes géométriques.

Analyse des interactions psychophysiologiques
Pour valider leurs hypothèses à propos de l’association entre la maltraitance durant l’enfance et le fonctionnement adaptatif par rapport à la connectivité entre l’amygdale et le cortex frontal, les auteurs ont effectué une analyse psychophysiologique. Ils ont comparé l’activation fonctionnelle dans l’amygdale en réaction à la tâche d’appariement des visages expressifs et à la tâche d’appariement des formes géométriques, afin d’examiner séparément l’activation liée aux émotions sans risquer de la confondre avec l’activation associée au stimulus visuel. L’activité dans l’amygdale a été évaluée par rapport à sa connectivité fonctionnelle avec d’autres régions du cerveau. Plus spécifiquement, les régions du cerveau qui se sont activées en même temps que l’amygdale et que la réponse à la tâche d’appariement des visages expressifs ont été évaluées. Ce type d’analyse permet de faire ressortir les régions du cerveau qui s’activent en même temps que l’amygdale, ce qui constitue une mesure indirecte de la connectivité fonctionnelle, et qui sont aussi associées au traitement des stimuli émotionnels.

Résultats :
Dans l’ensemble, les sujets ont moins bien réussi à la tâche d’appariement des émotions qu’à celle de l’appariement des formes géométriques. Les personnes qui avaient été maltraitées durant l’enfance étaient moins efficaces dans l’exécution de la tâche d’appariement des émotions que les sujets témoins non maltraités. Les auteurs avaient émis l’hypothèse que les mauvais traitements durant l’enfance sont liés au fonctionnement à l’âge adulte et prédisent donc la connectivité amygdalienne associée aux émotions. Les résultats montrent que cela ne semble pas être le cas, les adultes maltraités durant leur enfance, mais présentant un degré élevé de fonctionnement adaptatif, n’ayant pas présenté de différence significative sur le plan de la connectivité amygdalienne liée aux émotions. Des différences ont toutefois été observées dans la connectivité entre l’hippocampe, une région du cerveau associée à la mémoire de travail, et l’amygdale chez les sujets maltraités et les autres sujets.

Methodological notes: 

Points forts :
L’échantillon comprenait un groupe de comparaison dont les sujets étaient soigneusement appariés aux sujets étudiés sur le plan du statut socioéconomique et du risque, ainsi que sur le plan du fonctionnement adaptatif à l’âge adulte. L’échantillon a fait l’objet d’un suivi prospectif et d’une évaluation dans plusieurs domaines, ce qui a permis aux auteurs de mieux évaluer les relations entre la maltraitance durant l’enfance et la résilience.

Points faibles :
La maltraitance vécue n’est pas bien définie. Bien que la période de développement où s’est produite la maltraitance soit prise en compte dans l’analyse, les données de certains sujets dans le tableau des fréquences sont absentes. Les auteurs ont évalué si les participants avaient vécu plusieurs formes de maltraitance, mais le tableau des fréquences ne permet pas de déterminer clairement le type des mauvais traitements concomitants; en outre, la durée, la fréquence et la gravité des mauvais traitements n’ont pas été mesurées.
L’imagerie fonctionnelle de l’amygdale constitue un très grand défi sur le plan technique, car il s’agit d’une petite structure située dans une région du cerveau dont il est difficile d’obtenir une image. Les signaux dans cette région n’ont peut-être pas été particulièrement forts. Par ailleurs, certaines des méthodes d’analyse statistique utilisées sont difficiles à interpréter. Il conviendrait d’examiner des échantillons plus vastes à l’aide d’un protocole de neuroimagerie fonctionnelle rigoureux pour approfondir les recherches dans ce domaine.