Aucune preuve de diminution des tendances concernant la maltraitance envers les enfants dans six pays développés entre la fin des années 1970 et le début des années 2000

Date de publication: 
11/18/2016
Source: 

Gilbert, R., Fluke, J., O'Donnell, M., Gonzalez-Izquierdo, A., Brownell, M., Gulliver, P., Janson, S., & Sidebotham, P. (2012). Child maltreatment: variation in trends and policies in six developed countries. The Lancet, 379(9817), 758-772

Revu par: 
Mireille De La Sablonnière-Griffin
Résumé: 

Cette étude visait à déterminer si les initiatives politiques et les systèmes de protection de l’enfance modernes en place depuis les années 1970 ont réussi à lutter contre la maltraitance envers les enfants. En utilisant les données de six pays développés, les auteurs ont comparé les tendances en matière de maltraitance envers les enfants à partir de la fin des années 1970 jusqu’au début des années 2000. Les trois principaux indicateurs examinés étaient les suivants : morts violentes, hospitalisations pour blessures liées aux mauvais traitements et contact avec les organismes de protection de l’enfance (c.-à-d., signalements, enquêtes, maltraitance corroborée, placement). Pour cette étude, les auteurs ont analysé : (1) les indicateurs au sein des pays au fil du temps et les ont comparées d’un pays à l’autre; (2) la variation des indicateurs de maltraitance d’un pays à l’autre pour la période de 2004 à 2006.

Pour les tendances au sein des pays et d’un pays à l’autre au fil du temps, les analyses ont été effectuées sur 12 sous-groupes en fonction de deux catégories d’âge (nourrissons de moins d’un an et enfants de plus d’un an) et six pays (Australie [Australie-Occidentale seulement], Canada [Manitoba seulement], Nouvelle-Zélande, Suède, Royaume-Uni et États-Unis). Les résultats sont restés stables ou ont diminué après le milieu des années 1990 dans la plupart des pays en ce qui a trait aux indicateurs de mort violente et d’admissions à l’hôpital pour des blessures liées aux mauvais traitements. Une diminution a été notée pour cinq sous-groupes d’âge (sur 12 sous-groupes) pour les morts violentes (enfants de plus d’un an en Suède et aux États-Unis [depuis 1993], les nourrissons de moins d’un an en Angleterre [depuis 2000], et tous les enfants au Manitoba). Des diminutions des hospitalisations pour syndrome de maltraitance ou pour agression ont été notées pour les enfants de plus d’un an en Suède et pour les nourrissons au Manitoba (pour lesquels une baisse des hospitalisations pour toutes les blessures liées à la maltraitance a également été notée); ainsi, les chercheurs ont trouvé une diminution des deux taux (mort violente et admissions à l’hôpital) uniquement pour la Suède et le Manitoba. En ce qui concerne les soins offerts hors du domicile, les résultats ont montré une augmentation significative pour quatre sous-groupes d’âge dans les trois pays suivants (nourrissons en Suède, tous les enfants en Australie-Occidentale et enfants de plus d’un an aux États-Unis). La seule baisse notée est celle concernant les enfants de plus d’un an en Angleterre jusqu’en 2001, date après laquelle les taux se sont stabilisés. Les chercheurs ont découvert que les taux de signalement et d’enquêtes, lorsqu’ils étaient accessibles, augmentaient la plupart du temps, en particulier pour les nourrissons. Les mauvais traitements et la négligence officiellement consignés ont augmenté chez les 4 sous-groupes d’âge (sur 8 pour au moins un groupe d’âge dans trois pays sur quatre). En revanche, les cas de violence physique officiellement reconnus ont seulement augmenté en Australie occidentale (nourrissons) et en Nouvelle-Zélande (enfants de plus d’un an), le reste étant resté stable.

Pour la variation des indicateurs d’un pays à l’autre, les chercheurs ont effectué des analyses sur les 3 groupes d’âge pour chaque pays (moins d’un an, 1 an à 4 ans et 5 ans et plus). Les taux annuels moyens en Australie occidentale ont été utilisés comme taux de référence, étant donné que les chercheurs disposaient de données pour tous les indicateurs dans ce pays. Pour les morts violentes, l’Australie-Occidentale et la Suède ont enregistré les taux les plus bas dans tous les groupes d’âge et les taux américains étaient cinq fois plus élevés que le taux australien. Les taux d’hospitalisation pour maltraitance étaient cependant très similaires dans tous les pays. En ce qui concerne les soins hors de la maison, les taux étaient les plus bas en Australie-Occidentale et en Suède, et les plus élevés au Manitoba dans tous les groupes d’âge, les taux manitobains étant environ 10 fois supérieurs à ceux de l’Australie occidentale. Pour les nourrissons, les taux de placement en Angleterre, en Nouvelle-Zélande et aux États-Unis étaient environ deux fois plus élevés qu’en Australie-Occidentale et qu’en Suède. Les taux de placement en Nouvelle-Zélande et aux États-Unis étaient plus de cinq fois supérieurs à ceux de l’Australie occidentale.

Cette étude représente une avancée importante dans la compréhension des tendances relatives à la maltraitance envers les enfants parce qu’elle compile les taux populationnels en utilisant des données concernant les enfants dans 6 pays sur une longue période de temps. Pourtant, les auteurs indiquent clairement que la modification ou la stabilité des tendances ne correspondent pas nécessairement au changement ou à l’absence de changement en ce qui a trait à la maltraitance envers les enfants. Par exemple, les changements dans les pratiques peuvent provoquer une diminution de la tendance pour un indicateur (consignation d’un événement) qui n’équivaut pas à un changement relatif à l’occurrence de la maltraitance envers les enfants. Autrement, les taux stables peuvent être un artefact de la baisse des taux et d’une sensibilisation accrue de la reconnaissance de la maltraitance envers les enfants. Ainsi, les changements petits et systématiques doivent être interprétés avec prudence. Bien qu’il y ait une variation et peu de changement dans l’ensemble entre les pays en ce qui concerne les hospitalisations et les morts violentes, les indicateurs des établissements avaient tendance à changer au fil du temps dans un pays et d’importantes différences ont été notées entre les établissements. Les auteurs concluent qu’ils ne peuvent pas tirer de conclusions définitives quant à l’incidence plus élevée de maltraitance envers les enfants dans les pays (Canada, Nouvelle-Zélande et États-Unis) avec des taux de contacts avec un organisme sont plus élevés ou en croissance (enquêtes et placement en particulier), parce que ces taux pourraient également indiquer des différences ou des changements relatifs aux indicateurs plutôt qu’aux mauvais traitements en soi.

Notes méthodologiques: 

Les six pays/États examinés pour cette étude (Australie [Australie-Occidentale seulement], Canada [Manitoba seulement], Nouvelle-Zélande, Suède, Royaume-Uni et États-Unis) ont été choisis en raison de l’accessibilité des données, en plus de la diversité des politiques, du soutien en cas de maltraitance envers les enfants et de la répartition sociale des inégalités. Il est important de souligner que même si le Manitoba et l’Australie occidentale ne sont pas nécessairement représentatifs des tendances canadiennes et australiennes, ils ont été inclus parce qu’ils ont une longue expérience des données couplées de haute qualité. Les auteurs ont limité les analyses aux enfants de moins de 11 ans (les blessures liées à l’agression physique ou à la négligence chez les enfants plus âgés sont moins susceptibles d’être causées par la violence d’un parent, d’un soignant ou d’être consécutives à une mauvaise supervision), et aux données de 1979 et plus (correspondant à l’introduction de la Classification internationale des maladies [CIM], version 9). En raison de la nature générale et changeante de ce qu’on considère comme étant de la maltraitance envers les enfants, l’étude a porté sur les indicateurs de violence physique ou de négligence (bien que certaines données provenant des organismes peuvent inclure la violence sexuelle et psychologique). 

L’indicateur des morts violentes a été défini à l’aide des codes de la CIM-9 ou de la CIM-10. Les données pour cet indicateur proviennent de l’Organisation mondiale de la santé et des organismes nationaux de statistique dans quatre pays – tous les pays disposent de données depuis 1979, au moins jusqu’en 2005 (États-Unis) et jusqu’à 2008. L’indicateur des hospitalisations à cause d’une blessure liée à la maltraitance a aussi été défini à l’aide des codes de la CIM-9 ou de la CIM-10. Il comprend quatre sous-catégories : syndrome de mauvais traitements, agression, cause indéterminée et conditions sociales défavorables. Les données sont tirées de dossiers locaux (Australie occidentale, Manitoba) ou nationaux (autres pays). Les années couvertes par les données varient selon les lieux. Dans certains cas, la période est longue, comme en Australie occidentale (1980-2005), au Manitoba (1985-2008) et en Suède (1987-2009), tandis que dans d’autres, elle est plus limitée, comme aux États-Unis. (1997, 2000, 2003, 2006). Pour mesurer le contact avec les organismes de protection de l’enfance, les chercheurs ont utilisé un indicateur ou plus. Chaque année, ils ont compté les indicateurs pour chaque enfant ayant eu un contact avec un organisme ou qui a été placé, sauf pour l’Angleterre où le nombre de contacts a été compté. Tous les pays ont déclaré des placements tandis que quatre pays ont déclaré des cas de maltraitance, de négligence et de violence physique officiellement reconnus (Angleterre, Australie occidentale, Nouvelle-Zélande et États-Unis). Les autres indicateurs comprennent les enquêtes (Australie occidentale, Nouvelle-Zélande et États-Unis) et les signalements (Australie occidentale et Nouvelle-Zélande). Encore une fois, plusieurs intervalles de temps ont été observés, le plus long étant celui de l’Australie-Occidentale (1990-2005) et de l’Angleterre (1988-2008 pour certains indicateurs), et le plus court celui de la Nouvelle-Zélande (2004-2010) et des États-Unis (2001-2007; pour 20 États qui ont participé au NCANDS seulement).

En ce qui a trait à l’analyse, la première étape consistait à calculer les taux pour la population à l’aide des bases démographiques pertinentes. Ces taux ont été calculés pour 100 000 personnes parce que certains événements (comme les morts violentes) sont rares. Par la suite, les chercheurs ont adapté la loi de Poisson ou les modèles de régression binominale négative pour l’analyse des tendances temporelles de l’incidence annuelle. Ces modèles détectent toute augmentation ou diminution significative et, le cas échéant, l’année où le changement de tendance a eu lieu. Les chercheurs ont fait une évaluation qualitative de la cohérence des taux au sein des pays et d’un pays à l’autre. Afin de comparer les taux absolus d’un pays à l’autre, ils ont calculé le taux annuel moyen pour la période 2004-2006. L’Australie-Occidentale a été utilisée comme catégorie de référence et une différence du simple au double était considérée comme un bon indicateur de la différence de fréquence entre les pays.